Depuis hier soir, Facebook sert de lieu de ralliement à tous ceux qui se sont sentis outrés par les propos tenus par l’animateur Louis Lacroix au micro de la radio FM93 à Québec au sujet de Lhasa de Sela. Et ils sont nombreux : au moment où j’écris ces lignes, plus de 4200 personnes ont rejoint un groupe intitulé “Lhasa Pour des excuses publiques”. Les messages affluent sur le mur du groupe à une telle vitesse qu’il est presque difficile de les suivre.
Voici ce que Lacroix a dit (une transcription de cet extrait sonore se trouve à la fin de ce post):
(montage sonore Charles Messier)
Le droit de ne pas aimer, pas celui de dénigrer
Louis Lacroix a le droit de ne pas aimer le travail de Lhasa et de ne pas connaître son oeuvre. Son entourage aussi a le droit de ne pas connaître Lhasa. Là, n’est pas le problème.
Le problème c’est la logique simpliste qui fait dire à l’animateur des choses comme:
« J’ai l’impression qu’on est en train d’essayer de nous fabriquer une vedette parce que personne de mon entourage connaît c’te fille là. J’ai posé la question ce midi. J’ai dit “connaissez-vous Lhasa de Sela ?”, le monde a dit “c’est qui ça?”[...]J’ai dit “c’est la fille qui est morte, la chanteuse qui est morte et qui… supposément tout le monde la connaît.” Mais moi j’la connais pas. Y’a personne qui la connaît dans mon entourage.
[...]elle était à Montréal, pis ça a l’air qu’tout le monde la connaît mais quand tu poses la qu… Posez la question autour de vous “Lhasa de Sela, y’a tu quelqu’un qui la connaît?” Vous allez voir, 95 % des gens ne la connaissaient pas. »
Parce que, si Louis Lacroix et son entourage ont le droit de ne pas connaître Lhasa, cela ne signifie pas que personne ne la connaît, ni que son oeuvre n’était pas appréciée par des millions d’auditeurs. Son premier album, La Llorona, se vend à plus d’un demi-million d’exemplaires dans le monde et remporte au Canada un Félix et un Juno. Si on combine les ventes de La Llorona à celles des deux autres albums de la chanteuse, The Living Road et Lhasa, les ventes dépassent le million d’exemplaires.
Les éloges concernant la musique de Lhasa, pendant sa trop courte carrière, ont plu des quatre coins de la Terre: en 2005, la radio 3 de la BBC faisait de Lhasa la gagnante du Award for World Music – Americas.
Télérama la compare à Barbara. Le journal belge Le Soir, sur son blog consacré la musique pop, écrit:
Lhasa bénéficie d’un succès critique amplement justifié. « Edith Piaf de la musique du monde » pour les uns, « Tom Waits au féminin » pour les autres ou encore « La nouvelle Leonard Cohen », les plumes inspirées rivalisent de comparaisons avec les plus grands. Rien d’étonnant finalement puisque Lhasa se revendique autant de la Callas, de Tom Waits, de Beck ou de Jacques Brel.
On place Lhasa quelque part au milieu des légendes de la musique que sont Tom Waits, Brel, Edith Piaf, Leonard Cohen…
D’accord, M. Lacroix ne la connaissait pas, mais c’était bien une vedette. Pas de celles qui ornent les couvertures glacées des magazines certes, mais de celles qui restent dans les mémoires et marquent l’histoire de leur art. C’est pour ça qu’on parle de sa mort partout : parce qu’elle a laissé sa patte sur le monde de la musique et que son oeuvre lui survit, que son oeuvre parle pour elle; parce qu’elle aurait dû faire 10 autres albums et qu’elle est morte trop tôt.
La curiosité est une marque d’intelligence
Je me souviens d’une conférence donnée par Stéphan Bureau où il expliquait qu’avant d’interviewer un auteur, il lisait tous les livres de cet auteur. Il disait que le secret d’une entrevue réussie, c’est la façon dont elle est préparée. Pour pouvoir poser de bonnes questions, des questions précises, il faut connaître son interlocuteur sur le bout des doigts, connaître les détails, fouiller, se renseigner, apprendre le maximum sur la personne avant de la rencontrer.
Louis Lacroix est professeur en « Technique d’entrevue » au Collège Radio Télévision de Québec. Je trouve cela très surprenant. À l’écoute de l’extrait audio, il semble que la seule recherche qu’il a menée concernant Lhasa, c’est de demander à son entourage si quelqu’un la connaissait. Pas très pointu comme recherche.
De plus aujourd’hui, il n’y a pas d’excuses : on vit à une époque où l’information est à portée de clic. Le minimum pour qui souhaite s’informer sur quoi que ce soit, c’est Google et Wikipédia. On aurait évité ça.
J’ai hâte de voir les funérailles qu’ils vont lui faire parce que moi je te dis là, quand j’ai vu ça j’me suis dit “C’est qui elle?” J’pensais qu’c’était une Américaine ou une sud-américaine qui était morte puis qu… Mais non, elle était à Montréal, pis ça a l’air qu’tout le monde la connaît mais quand tu poses la qu… Posez la question autour de vous “Lhasa de Sela, y’a tu quelqu’un qui la connaît?” Vous allez voir, 95 % des gens ne la connaissaient pas.
La curiosité est une marque d’intelligence.
Ce que ce débat n’est pas (et ne devrait pas devenir)
Contrairement à ce qu’on pouvait entendre ce matin sur les ondes du FM93 (la station, loin de s’excuser, enfonce le clou avec notamment un sondage « Connaissiez-vous Lhasa de Sela avant sa mort? » sur leur site), la question ne porte absolument pas sur la liberté d’expression, ni sur la volonté d’une pseudo-élite culturelle de contrôler les propos d’animateurs fiers d’étaler leur ignorance.
La question ne porte pas non plus sur une prétendue conspiration médiatique originaire de Montréal destinée à faire passer les gens de Québec pour des abrutis. Mais cette vieille rivalité, comme toujours, s’est réveillée. Oh, les galeries de stéréotypes, les caricatures infinies autour du thème « Montréal élitiste, Québec ville de caves… » C’est tout aussi abruti que la rivalité qui existe en France entre Paris et Marseille, une vieille rivalité historique nourrie par le football. La vérité, c’est qu’en terme de proportion, il y a tout autant de connards à Montréal qu’à Québec, comme il y a proportionnellement tout autant de gens formidables. Et c’est pareil dans toutes les villes du monde.
Non, les choses sont bien plus simples. Le débat doit porter sur les propos méprisants et déplacés d’un animateur, Louis Lacroix, qui a fait une erreur au micro. Ça ne fait pas de lui une mauvaise personne. Mais des excuses lorsqu’on s’est trompé, quand on a profondément outré plus de 4200 personnes, c’est une preuve de respect de l’autre et une preuve d’humilité.
Je parie que maintenant, avec tout le tapage, M. Lacroix connaît très bien Lhasa de Sela. C’est déjà ça. Sinon, elle se produit sur YouTube, à toute heure du jour et de la nuit, fine et fragile, comme sur la scène du Festival d’été de Québec.
Update (7 janvier – 14h) : Louis Lacroix a fait ses excuses publiques dès sa prise d’antenne au FM93.
Je les reproduis ici:
« 7 janvier 2010
Ma réaction à votre réaction…
Lundi après-midi, j’ai émis une opinion maladroite sur le décès de Lhasa de Sela et la couverture médiatique qu’on lui accordait.
J’ai sans doute mésestimé sa notoriété et l’admiration que ses nombreux fans lui accordaient. Je tiens d’ailleurs à présenter mes excuses aux membres de sa famille, ses amis et ses fans que mes propos auraient pu choquer. Lhassa de Sela était une artiste respectée et reconnue internationalement et votre réaction à mes propos le prouve bien.
Je répète d’ailleurs que le décès d’une jeune femme de 37 ans, victime d’un terrible cancer du sein constitue une tragédie et est inacceptable dans notre société.
Je dois admettre que j’ai été ébranlé par les messages que vous m’avez envoyés et particulièrement choqué par la haine que certains d’entre vous avez exprimée. Je peux comprendre que vous n’ayez pas aimé mes propos, que vous ne les partagiez pas. Mais la méchanceté avec laquelle vous vous êtes exprimés dépasse l’entendement et à mon avis, l’outrage que j’ai pu commettre à l’égard de Mme de Sela.
Entre autres, la réaction de mes collègues journalistes qui sont tombés dans les attaques gratuites et personnelles sans même me connaître. Leurs propos les déshonorent. Je suis journaliste depuis 20 ans. J’ai couvert la politique au parlement de Québec, je suis allé en théâtre de guerre à plusieurs reprises, j’ai travaillé avec les meilleurs animateurs du Québec et j’ai bâti ma réputation avec acharnement. Je ne la laisserai pas détruire par ces individus qui tombent eux aussi dans le délit de l’ignorance, qu’ils me reprochent pourtant.
J’ai commis une erreur en mésestimant l’importance de cette artiste sur la scène internationale. Je vous présente mes excuses.
Louis Lacroix » (source)
TRANSCRIPTION DE L’EXTRAIT AUDIO
Lacroix : Il y a pas beaucoup de choses dans l’actualité, on peut le voir. Tsé, des fois, c’est platte un peu, au point où… Tsé, c’est une nouvelle triste là, mais…euh… y’a une fille qui est morte, elle s’appelle “Lhasa de Sela” et là on essaie de nous faire croire que c’est une grande vedette puis que c’est ben grave, puis que c’est ben ep… C’est sûr que c’est grave, elle est morte. C’est triste pour la famille mais… j’ai l’impression qu’on est en train d’essayer de nous fabriquer une vedette parce que personne de mon entourage connaît c’te fille là. J’ai posé la question ce midi. J’ai dit “connaissez-vous Lhasa de Sela ?”, le monde a dit “c’est qui ça?”
Animatrice : Moi je connais son nom…
Louis Lacroix : J’ai dit “c’est la fille qui est morte, la chanteuse qui est morte et qui… supposément tout le monde la connaît.” Mais moi j’la connais pas. Y’a personne qui la connaît dans mon entourage.
Animatrice : Moi non plus je la connaissais pas. Je connaissais son nom. J’ai déjà entendu parler d’elle, je l’ai déjà entendue chanter, mais de là à dire plus, là non.
Lacroix: Alors, pour vous donner une idée, parce que vous aller en entendre parler beaucoup étant donné qu’il y a rien dans l’actualité (rire de l’animatrice), heu… on a fait un espèce de petit mixte… de ses plus grands succès (sourire aux lèvres)
(Extrait musical)
Lacroix : Alors vous comprenez peut-être mieux maintenant pourquoi vous la connaissez pas (rires de Lacroix et l’animatrice). Catherine a été obligée de sortir mais c’est triste c’te nouvelle là là. Tsé là, c’est partout dans les journaux, pis les bulletins de nouvelles, pis elle est morte du cancer du sein, pis c’est d’une tristesse… Tout le monde qui meurt du cancer du sein, c’est un décès de trop, on s’entend là-dessus pis c’est triste. Mais… on essaie de nous fabriquer une vedette.
Animatrice: En janvier, c’est toujours comme ça.
Lacroix : Mais y’a aut’chose d’intéressant par contre dans cette information là, c’est la façon, quand on vous parle des nouvelles technologies, la façon dont la nouvelle vient…
Voix d’homme: A été
Lacroix : a été rendu publique.
Voix d’homme : exactement
Lacroix: J’ai hâte de voir les funérailles qu’ils vont lui faire parce que moi je te dis là, quand j’ai vu ça j’me suis dit “C’est qui elle?” J’pensais qu’c’était une Américaine ou une sud-américaine qui était morte puis qu… Mais non, elle était à Montréal, pis ça a l’air qu’tout le monde la connaît mais quand tu poses la qu… Posez la question autour de vous “Lhasa de Sela, y’a tu quelqu’un qui la connaît?” Vous allez voir, 95 % des gens ne la connaissaient pas.
Voix d’homme: Et encore une fois c’est pas parce que tu veux diminuer…
Animatrice : son talent
Lacroix : Pas du tout au contraire !
Voix d’homme: … l’impact de sa mort. Mais c’est l’enflure médiatique
Lacroix : C’est l’enflure médiatique. Y’a pas de nouvelle en ce moment faqu’on s’accroche à quelqu’un qui est une artiste, peut-être de grand talent ? C’que j’ai entendu là là, c’est la première fois que j’entendais ça pis ça m’a pas épaté. Mais y’en a qui doivent aimer ça parce qu’elle a fait des disques. Et Audiogram (bafouille) aux dernières nouvelles, c’était pas des twits…
Voix d’homme: Ah c’est une grosse compagnie de disques
Lacroix: C’est une grosse compagnie de disques donc elle devait avoir un certain talent, ils lui ont reconnu le privilège de pouvoir enregistrer des albums. Mais… venez pas me faire accroire que c’est grand public pis que tout le monde la connaissait elle là, c’est pas vrai.
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Merci d’avoir fait cette section sur face book…
mais quelle journaliste étrange… il a du temps à perdre!
tellement de gens connaissent Lhasa…
on n’a pas fabriqué une vedette… au contraire
c’était une vedette extraordinaire hors du système standard… qui laisse sa marque!
il faut être petit pour prendre autant de temps pour faire des commentaires aussi simples…
Hommage à Lhasa.. une femme qui a choisi de dire et d’agir en respect de ses valeurs, ses convictions… et cela même dans son art.
Avec toute simplicité..
Ethel
Beau billet! Élégant, sobre et intelligent.
Rien qu’à lire son nom, sur mon écran d’ordinateur on ne peut plus froid et impersonnel, et j’entends la chaude, belle voix de Lhasa résonenr dans ma tête. Ce journaliste – M. Lacroix – étale sa lourdeur sur les ondes. quelle tristesse.
Mais qu’est-ce que c’est que cette manie de vouloir faire taire les gens qui disent des choses que l’on aime pas ? Et pourquoi la haine ? Pas génial le commentaire de monsieur Lacroix sur la forme. Sur le fond, c’est une bonne question. J’étais moi-même surprise de voir ce décès en haut de la pliure à la une de La Presse. J’aimais bien le travail de cette artiste unique mais elle n’était pas connue du grand public. C’est un fait. Il y a eu enflure médiatique.
Elle n’avait pas encore la renommée de Brel ou Cohen. Cela rend son décès encore plus triste parce qu’elle avait le talent pour se hisser au sommet. C’est le temps qui a fauché l’artiste.
Pas Louis Lacroix.
J’attends maintenant les commentaires haineux. Pas grave, je suis habituée.
PS
N’oublions pas qu’environ 20% des Québécois ne sont pas capables de dire qui est premier ministre. Un sur cinq.
Ping : Facebook à la défense de Lhasa | unjouravec.net | Alsalive
Moi je trouve que le 93 essai de faire de Louis Lacroix une victime. Je suis désolé mais Louis Lacroix aurait du faire une recherche avant te tenir des propos de la sorte moi je crois que ce qu’il lui arrive est le résultat de sa personnalité méprisante envers les autres.
L’ignorance crasse et la bêtise. Voilà notre radio populaire au Québec. Faut être tellement suffisant pour penser que si lui et son extraordinaire entourage ne connaissent pas le nom d’une artiste c’est preuve que ce n’est pas digne d’intérêt. Ouch!Je suis assez convaincu que lui et son intelligente co-animatrice ne connaissent pas non plus le nom du premier violon de l’OSM par exemple. Donc, pas un grand musicien si je comprend bien le raisonnement.