Frédéric Bourdin – Le Caméléon

Celui qu’on surnomme “le Caméléon” est numéro 5 sur la liste des dix plus grands imposteurs établie par le magazine TIME, juste devant Frank Abagnale, le faussaire dont la vie a été portée à l’écran par Steven Spielberg dans le film Catch me if you can (Arrête-moi si tu peux).

Son nom est Frédéric Bourdin et son métier, comme il le dit au journaliste David Grann, “c’est la manipulation”. Contrairement à Abagnale, qui encaissait de faux chèques pour pouvoir vivre dans le luxe, ce n’est pas l’argent qui motive Bourdin. C’est le désir d’affection.

Bourdin est un maître dans l’usurpation d’identités. Sa spécialité : se faire passer pour un adolescent. Au cours de sa “carrière” d’imposteur qui a duré quinze ans, et s’est étalée sur plus de quinze pays, Bourdin s’est inventé près de quarante identités et a pris des noms tels que Benjamin Kent, Michelangelo Martini, Alex Dole et Jimmy Morins. Sous ces pseudonymes, il a quasiment toujours interprété le même personnage : celui d’un enfant maltraité ou abandonné.

Les débuts de l’imposture

Frédéric Bourdin est né en 1974 dans la banlieue parisienne. Sa mère Ghislaine avait dix-huit ans à sa naissance. Elle était pauvre et se désintéressait de lui. Son père était désigné par un X sur les documents officiels. Ghislaine révélera à David Grann qu’X était un immigré algérien de 25 ans prénommé Kaci.

À l’âge de 2 ans et demi, les services sociaux placent Frédéric Bourdin sous la garde de ses grands parents, qui déménagent quelques années plus tard dans un petit village près de Nantes. Sans père, profondément seul, Bourdin est le paria du village. C’est à cette époque qu’il commence à raconter des histoires fabuleuses sur sa vie. Il explique par exemple que si son père n’est jamais là, c’est parce qu’il est un agent secret britannique.

Bourdin est un enfant turbulent et difficile. À 12 ans et demi, il est envoyé dans un foyer pour jeunes :

Là, “ses petits drames”, comme les appelait l’un de ses enseignants, gagnèrent en sophistication. Bourdin prétendait souvent être amnésique et faisait exprès de se perdre dans les rues. En 1990, après son seizième anniversaire, on le contraignit à intégrer un nouveau foyer pour jeunes dont il s’enfuit très vite : il aborda un policier, lui dit qu’il était un adolescent britannique, qu’il s’appelait Jimmy Sale et qu’il s’était perdu. “Je rêvais qu’ils m’envoient en Angleterre où j’avais toujours imaginé que la vie était plus belle”, se rappelle-t-il. Quand la police s’aperçut qu’il ne parlait presque pas anglais, il avoua son stratagème et fut renvoyé dans son foyer. Mais il avait conçu ce qu’il appelle “sa technique” et c’est de cette manière qu’il commença à errer dans toute l’Europe, passant d’orphelinats en foyers d’accueil, à la recherche du “refuge parfait”.

Bourdin multiplie donc les fausses identités. Au milieu des années 90, alors qu’il a une vingtaine d’années, il est déjà fiché à Interpol.

L’affaire Nicholas Barclay

En 1997, Bourdin est dans un foyer pour jeunes à Linares en Espagne et il est cerné. Une juge pour enfant lui a demandé de prouver dans les 24 heures qu’il est bien un adolescent, sinon elle fait relever ses empreintes. Bourdin, qui a un casier judiciaire, sait que si elle met ses menaces à exécution, il a de fortes chances de se retrouver en prison. Il tente alors de s’enfuir, mais il est repris.
Bourdin met au point sa plus grande imposture : au lieu de s’inventer un personnage, il va prendre l’identité d’un Américain disparu. Par la ruse, il réussit à obtenir le nom de Nicholas Barclay, dont le physique – tel qu’il le voit sur la photo en noir et blanc d’un fax – lui correspond à peu près.
Il décide donc de se faire passer pour Barclay auprès des autorités américaines, mais réalise bien vite son erreur lorsque qu’il met la main sur l’avis de recherche officiel de Nicholas Barclay, qui présente un garçon blond aux yeux bleus, avec un tatouage sur la main. Or Bourdin est brun aux yeux marrons.

Bourdin fixa la photo et songea : “Je suis mort”.

En toute hâte, Bourdin fonça se teindre les cheveux et demanda à un des jeunes du foyer de lui faire un tatouage comme celui de Barclay (une croix entre le pouce et l’index droits). Mais il restait la question des yeux. Bourdin inventa une histoire digne d’un thriller de série B : il a été kidnappé par un réseau pédophile qui a fait des expériences sur lui, lui a injecté des produits chimiques dans les yeux, d’où le changement de couleur. Personne ne mettra en doute cette version des faits.

La soeur de Nicholas Barclay, Carey, se porta volontaire pour aller en Espagne vérifier que l’homme retrouvé dans le foyer était bien son frère disparu. Bourdin pensait qu’elle allait se rendre compte immédiatement qu’il était un imposteur, mais contre toute attente, elle se jeta dans ses bras et se porta garante de lui. On donna un passeport américain à l’imposteur, qui fut rapatrié aux États-Unis dans “sa” famille. Là-aussi, il fut reconnu comme le fils disparu.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, il fit illusion pendant cinq mois, malgré son accent français, ses yeux de la mauvaise couleur et son comportement étrange. Tout le monde dans la famille Barclay voulait croire au retour miraculeux de Nicholas.
Mais Bourdin avait du mal à s’intégrer et certaines personnes commencèrent à avoir des doutes sur son identité. Finalement, Bourdin se fit arrêter par un détective privé. Il fut jugé et condamné à six ans de prison.

Après avoir purgé la totalité de sa peine, Bourdin fut envoyé en France. Là, il se fit encore arrêter deux fois pour usurpation d’identité. Il est censé avoir renoncé à sa vie d’imposteur en 2005.

Pour en savoir plus:

- Je vous conseille la lecture du livre Le Caméléon de David Grann, publié aux éditions Allia. Cet article est très largement basé sur ce petit livre d’une centaine de pages, qui est la traduction en français d’un article qui est paru à l’origine dans le New Yorker.

- Voici une entrevue donnée par Frédéric Bourdin à l’émission Tout le monde en parle animée par Thierry Ardisson.

retrouver ce média sur www.ina.fr

- Ci-dessous, des liens vers une excellente émission de radio sur la vie de Bourdin en trois parties
Partie 1
Partie 2
Partie 3

L’histoire de Bourdin a été adaptée en film par le réalisateur Jean-Paul Salomé, sous le titre Le Caméléon. Le rôle principal est tenu par Marc-André Grondin. Sortie prévue en avril 2010.

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