L’avenir du journal(isme) indépendant

Un des adjectifs les plus couramment utilisés aujourd’hui pour définir le métier de journaliste, c’est le mot “sinistré”. Compressions budgétaires, rédactions amputées d’une portion de leur personnel, fermetures de bureaux… La profession va mal, c’est un fait.

Dans ce contexte difficile, certains parviennent tout de même à tirer leur épingle du jeu. Le  quotidien montréalais Le Devoir, journal indépendant qui a réussi à maintenir – et même augmenter – sa diffusion, en est un bon exemple.

Un colloque s’est tenu à Montréal au début du mois de mars pour célébrer le 100e anniversaire du Devoir et réfléchir sur le journalisme indépendant et l’indépendance journalistique. Mais puisque le journalisme traverse une crise profonde, la question de l’avenir de la presse écrite s’est retrouvée, plus ou moins volontairement, au centre des discussions.

Lors de sa présentation Edwy Plenel, président de Mediapart et ancien directeur de la rédaction du journal Le Monde, a refusé de prédire l’avenir “pour ne pas le figer”. Mais il a parlé du présent, et de l’importance pour la presse de retrouver la confiance du public, et d’intéresser le public à la crise actuelle des médias. “Si nous donnons l’impression d’être dans un entre-soi corporatiste, nous aurons échoué”.

À l’heure actuelle, force est de constater que l’avenir de la presse est loin d’être un sujet qui passionne le public. De manière générale, celui-ci s’intéresse de moins en moins aux questions civiques. Le taux d’abstention record observé aux élections régionales en France est un exemple récent, mais ceux-ci ne manquent pas. “Toute la vie citoyenne est en crise”, a déclaré Josée Boileau, rédactrice en chef du Devoir. Dans cette désaffection civique généralisée, la presse n’est-elle qu’une victime collatérale ?

Et puis, il faut l’avouer. L’avenir de la presse est un sujet qui n’a rien de glamour. Une anecdote révélatrice : lors du colloque, Perséphone Miel et Anne Nivat étaient assises côte à côte. Mme Miel, chercheuse spécialisée dans l’influence des nouveaux médias, a parlé de l’avenir de la presse écrite et digitale. Anne Nivat, grand reporter, a quant à elle raconté ses expériences de journaliste de guerre en Irak, en Afghanistan et en Tchétchénie. Quand est arrivée la période de questions, quasiment tous ceux qui se sont avancés au micro ont questionné Anne Nivat. La vie de journaliste de guerre, d’Hemingway moderne, continue à fasciner. L’évolution de l’industrie médiatique, en revanche, c’est un peu comme les nouveaux modèles de chaussures de bowling. Ça intéresse les joueurs professionnels et quelques amateurs avisés, mais c’est à peu près tout.

Pourtant, l’enjeu est de taille. Cet enjeu, c’est l’avenir de nos démocraties.

L’information est un pilier de la démocratie

Pour Edwy Plenel, les deux piliers essentiels de la démocratie sont le vote et l’information. “L’information n’est pas une marchandise comme les autres, c’est une denrée démocratique essentielle”. Impossible de voter de manière éclairée sans informations, sans des “vérités de faits”. C’est pour pouvoir remplir son rôle de quatrième pouvoir dans les démocraties que la presse doit être indépendante. “La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime sur tout.”

Le journal internet que dirige Plenel, Mediapart, porte un nom qui est la contraction de “média participatif”. Pas de surprise, donc, à ce que Plenel considère que la participation du public, via les commentaires sur les articles ou les forums, ne soit pas une menace pour les journalistes.

Il s’agit plutôt, pense-t-il, d’une occasion de retrouver la confiance du public. Comment ? En recréant une alliance avec le public (qui considère que les médias le regardent de haut), en étant au plus près de ses préoccupations, en le faisant participer au débat. “Les politiques ont peur de ces médias participatifs, de ce bouillonnement démocratique.”

Un point de vue d’autant plus intéressant qu’Internet est souvent désigné comme l’un des grands responsables des déboires de l’industrie de la presse.

La question d’Internet

Internet a changé le paysage médiatique. Une brève recherche sur Google Actualités, et quelques clics plus tard, vous tombez sur les dernières infos concernant votre sujet de prédilection du moment, qu’il s’agisse de la politique malgache ou du basket NBA, sans débourser le moindre sou. Aujourd’hui, toute l’information du monde est gratuite et à portée de souris.

Évidemment, pour les journaux qui sont dans le marché de la vente d’informations, toute cette info gratuite représente un énorme manque à gagner, qui n’est que partiellement comblé par les revenus de la pub sur Internet. Les médias tentent de s’adapter à cette nouvelle donne, mais rien n’est encore fait, et le monde des médias est en pleine mutation.

Plenel considère qu’avec Internet nous sommes entrés dans la troisième révolution industrielle et qu’il faut refuser ce qu’il a appelé les deux illusions : l’illusion passéiste, qui diabolise le numérique, et l’illusion futuriste, qui l’idéalise.

Et puis, il faut relativiser l’importance d’Internet pour les médias. D’abord parce que s’informer sur le web est loin de correspondre à tous les publics. Ensuite, parce qu’Internet est d’abord une gigantesque machine à divertissement. Selon les chiffres fournis par Patrick Pierra, éditeur de Branchez-vous !, seulement 3% du temps passé sur le web l’est sur des sites d’infos…

Pour Edwy Plenel :  “Le numérique n’est pas un prolongement des médias existants. Le numérique est en amont, pas en aval.” “Notre problème n’est pas le support”, a noté celui qui a démissionné du Monde pour lancer un média uniquement diffusé sur Internet, “c’est le contenu”.

La question du contenu

Dans chaque numéro du magazine Harper’s, une page contient l’avertissement suivant:

“WARNING, HARPER’S MAGAZINE IS 100% CONTENT FREE ! Everybody gives you “content.” But you’ll never find that in Harper’s Magazine. Instead, you’ll get literature. Investigative reporting. Criticism. Photojournalism. Provocative adventures. Daring commentary. And truth-telling as only Harper’s Magazine can tell it.”

Vous l’aurez compris, il s’agit évidemment d’une pub déguisée en avertissement, dont le but est de différencier le magazine Harper’s de la concurrence. “Contenu” c’est un terme vide qui ne veut rien dire, dit Harper’s, “voici ce que nous, nous vous proposons”. Ce faisant, le magazine américain joue sur les mots puisqu’avec cette pub, Harper’s ne fait rien d’autre que… décrire son contenu !

Cette volonté de proposer un contenu unique qui permette à son média de se démarquer est au centre des préoccupations de l’industrie médiatique. C’est par la qualité et l’unicité de son contenu qu’un média pourra se tailler une place dans un monde de plus en plus saturé par l’information. Et cette qualité passe par des articles qui ne se contentent pas de gratter la surface. Elle passe par des enquêtes, des reportages, des analyses.

Perséphone Miel, chercheuse spécialisée dans la question des nouveaux médias, considère que “la survie des journaux n’est pas la chose la plus importante à prendre en compte” et que ce qui importe vraiment, c’est de savoir qui va produire ces enquêtes, analyses et reportages… Ce type de journalisme nécessite du temps et coûte beaucoup d’argent. Certaines entreprises de presse pourraient donc être tentées de renoncer à ce journalisme de fond pour réaliser des économies. La même chose est d’ailleurs vraie pour le journalisme de proximité.

La presse écrite : économiquement viable ?

Pour le spécialiste de l’économie des médias Robert Picard, qui a dans une certaine mesure jeté un froid dans la salle de conférence, “l’information n’est pas un produit commercialement viable”.

Si la presse s’est beaucoup enrichie lors des 50 dernières années, c’est essentiellement à cause de l’explosion simultanée des budgets de publicité. Mais aujourd’hui, à l’ère d’Internet, la presse doit “repenser son modèle d’affaires”, explique Picard, parce qu’elle n’est plus un média de masse.

Dans une entrevue avec le journal anglais The Telegraph, Picard argue que les gens qui travaillent dans le domaine de l’information ont une vision erronée de leur public:

“Ce que la plupart des gens qui travaillent dans l’information ne comprennent pas, c’est que la majorité des gens ne sont pas avides d’infos – contrairement aux journalistes et à une petite partie de la population qui est socialement, politiquement et économiquement active. Ils ne se sont jamais vraiment souciés de l’information. Alors, on a créé des journaux qu’on a remplis d’autres choses que des nouvelles pour attirer un large public. On a rempli les journaux de sport, d’opinion, de BDs, de divertissements, de programmes télés – n’importe quoi pour attirer les gens à jeter un oeil au journal. Dans la plupart des journaux aujourd’hui, ce qui est généralement considéré comme de la nouvelle ne représente que 20 % du contenu. Cette stratégie ne marche plus parce que cette information plus légère est plus facile à trouver, plus facile à utiliser, et moins chère ailleurs.”

Picard n’a pas proposé de solution pour sortir les journaux de la crise actuelle, mais il considère que ce n’est pas l’avenir de la presse qui importe, mais celui de l’information. Les journaux peuvent disparaître, l’information subsistera toujours, a-t-il déclaré en substance.

Il a raison évidemment, mais je ne sais pas si ce sera d’un grand réconfort pour les journalistes de la presse papier, qui se voient menacés d’extinction.

Parce que, quand on y pense, les dinosaures ont disparu, mais la Terre existe toujours et c’est ce qui importe. Finalement, l’extinction des dinosaures, ce n’est pas si grave. À moins, bien sûr, d’être un dinosaure.

(photo Kerry! sur Flickr)

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